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L'interview du vendredi est consacrée à l'un des plus beaux palmarès du trail Français, champion du monde en 2009, 4 fois vainqueurs des Templiers

 



- Salut Thomas, tu t’es blessé sur ta dernière course 2014, l’Endurance Trail des Templiers, comment vas-tu et comment s’est passé ton hiver ?

Je me suis fait sur l’Endurance Trail une contracture au mollet au 30e km, mais sur des courses longues ça arrive d’avoir des petits bobos, il faut faire avec, donc j’avais continué. Et au pied de l’ascension du Cade mon pied a ripé sur un caillou et je me suis déchiré le mollet. C’était pour moi hors de question de ne pas franchir l’arrivée, mais je ne pouvais vraiment plus poser le pied au sol, donc j’ai été contraint d’abandonner. Je me suis soigné, j’ai quitté Asics car ça ne répondait plus à la trajectoire que je voulais donner à la suite de ma carrière. Je n’étais plus aligné, je ne voulais plus avoir de contraintes, j’avais besoin de m’émanciper. Je reste cependant en bon contact avec Asics. Je suis alors retourné à l’entrainement me reconstruire dans mes montagnes d’Auvergne, toujours sous les conseils d’Eric Lacroix.

- Tu viens de reprendre par une victoire sur le Trail du Vulcain, c’est très positif ?
Je suis satisfait de cette course de reprise. C’est toujours agréable de courir à la maison, ce n’est pas tous les jours que ça arrive. Les conditions cette année sur le Vulcain étaient compliquées, il est tombé beaucoup de neige juste avant le départ, ce qui a rendu la course exigeante. 8h sur un vrai chantier, c’était une bonne façon de commencer l’année !! De manière générale l’hiver s’est bien passé, j’ai eu la grippe en janvier où j’ai perdu 10 jours, et j’ai eu un petit problème à un quadriceps mais rien de méchant. A mon âge (34 ans) il faut rester intelligent dans la pratique, se faire plaisir et se fixer des défis personnels.

- Quels seront donc tes objectifs cette année ?
La Western States est le gros objectif de l’année. Après le Mont Fuji 2014 j’ai vraiment ramassé les pots cassés, je me suis fait opérer en juin l’année dernière d’une ténotomie de l’adducteur gauche, ce qui m’a forcé à déclarer forfait pour la Western. Ca me tenait vraiment à cœur d’y participer donc c’est de nouveau ma priorité cette année. J’essaye de mettre les choses en place à l’entrainement pour que ça se passe bien fin juin. Je vais courir la semaine prochaine le Madeira Island Ultra Trail (115 kms – 6800m D+), ça sera un premier test. Mon état de forme sera correct mais sans plus, l’idée c’est vraiment de continuer à prendre de l’expérience sur une course de 15h un peu typée Diagonale des Fous. C’est un beau défi de traverser cette île de Madeire, ça me fait plaisir.

- As-tu regardé la start liste à Madeire ?
Non, je n’ai pas regardé la liste des engagés, et même s’il y avait Kilian ça ne changerait pas ma stratégie de course. Sur ultra le plus gros adversaire c’est soi-même. Il faut être humble. Mon objectif c’est de rejoindre l’arrivée en faisant une course aboutie. Si c’est le cas ça sera déjà bien !!

- La Western States est une course mythique aux US, pas de matériel obligatoire, 24 ravitaillements, des canyons/passages de rivière, un contrôle du poids des coureurs… Comment tu décrirais cette course ?
La Western ce n’est pas les mêmes codes qu’un trail à la Française. Il y a un esprit détendu aux US, personne ne se prend la tête, il n’y pas de super star, tout le monde est ensemble, c’est très bon esprit. Un copain me fera le pacer sur les 60 derniers kilomètres. Il fera surement très chaud, je réfléchis à mettre en place des trucs à l’entrainement pour être bien avec la chaleur, car je ne vais pas pouvoir m’acclimater longtemps sur place…

- Quels souvenirs gardes-tu de ta victoire en 2012 sur le Leadville 100 miles, une classique du circuit américain ?
Leadville, c’est un des meilleurs moments de ma carrière. La saison s’était bien passée, j’abordais la course sereinement avec ma famille. Je m’entrainais déjà à l’époque avec Eric Lacroix. Eric m’apporte beaucoup, j’aime sa vision de la discipline, de l’ultra. Il aborde les choses calmement, détendu, sans hargne. Il faut être zen pour réussir sur ultra, il ne faut pas se dire ‘’je vais tout casser, je suis meilleur que lui, voilà comment je me positionne dans la hiérarchie…’’ Non, ce n’est pas ça. Il faut un peu de dignité, il faut viser une course aboutie, il faut rechercher le plaisir.
- Tu avais fait une énorme performance, en gagnant devant des coureurs comme Nick Clark (deux fois 3e sur la Western en 2011/2012), Anton Krupicka…
Oui, cette course à Leadville montre que je suis capable de réussir sur un format 100 miles. Je peux
refaire cette année une course similaire, il faut juste que tout s’enchaine correctement,
une bonne préparation sans blessure et j’en suis capable !!

- La start liste cette année sur la Western s’annonce comme l’une des plus relevée de l’année. Il y aura 9 coureurs du top 10 de l’année dernière, François D’Haene, Julien Chorier, Manu Gault, Grinius qui vient de remporter la Transgrancanaria. As-tu un objectif de place ?
C’est une très bonne chose que la Western States s’ouvre à la confrontation. Avant avec ce système de loterie les élites étaient moins nombreux. Je n’ai pas d’objectif de place, je veux être dans le match au 120e kilomètre. Quand on voit ce qui s’est passé sur la Transgrancanaria où ça a explosé dans tous les sens…Etre à l’arrivée en forme sera déjà une très bonne chose.

- As-tu réfléchi à ta gestion de course ?
Je n’ai pas de stratégie particulière, je pense que la Western est une course où la gestion peut ressembler aux Templiers. Il faut s’économiser sur le premier tier de course, où c’est possible de laisser partir un petit peu les premiers mais en restant au contact, et ensuite ça accélère ça accélère, et faut être dans les derniers à ne pas céder…

- Quels sont les particularités d’un entrainement pour un 100 miles ?
Pour être bien aux Templiers sur un format 60-80 kms il faut bosser le seuil, il faut faire des enchainements de montées/descentes pour être capable de tenir longtemps à très haute intensité. L’entrainement sur l’ultra c’est différent. Il faut faire des blocs avec des gros volumes, puis récupérer. C’est vraiment ce pic de charge qui fait qu’à l’entrainement c’est possible de simuler la course en travaillant en situation de fatigue. Cela permet de travailler l’économie de la foulée, le rythme que l’on retrouvera sur 100 miles en compétition. Ce n’est pas pertinent pour préparer un ultra de faire 10 sorties de 3h. Par contre partir faire une sortie de 80 kms en 8h30 en travaillant des sensations de course, là ça devient intéressant. Autre exemple, il y a deux semaines j’ai fait 170 kms en 4 séances. C’est ce type d’enchainement à l’entrainement qui permet d’aller travailler ce qu’on peut ressentir en course. Il ne faut pas être fort sur 100 miles, il faut être humble, régulier.

- Est-ce que tu utilises le vélo dans ta préparation ?
J’utilise principalement le vélo en récupération, car si tu veux être bon sur ultra il n’y a pas de secret : c’est de la course à pied donc faut s’entrainer en course à pied. Je pense à une séance avec du vélo qui serait intéressante pour travailler en pré fatigue, ça serait un enchainement 3h de vélo 2h de course à pied 3h de vélo 2h de course à pied… Mais pour ça il faut 10h de disponibilité... et la denrée la plus rare finalement c’est le temps…

- Est-ce que tu gères tes débuts de course au cardio ?
J’utilise de moins en moins le cardiofréquencemètre, mais à Madère je vais surement le mettre pour vérifier mes pulsations sur les 2 premières heures de course. Il ne faut pas partir trop vite … mais il faut savoir lire la course, parfois ça vaut la peine de suivre 15’ dans une zone de puls un peu élevée pour ensuite être au contact d’un groupe et ne pas perdre de temps… Ce genre de décision se prend à l’expérience.

- Tu es kiné ostéopathe, est-ce que tu constates une évolution des pathologies avec ce phénomène trail, et quels sont tes conseils pour durer ?

 

C’est vrai qu’il y a eu récemment 2 millions de nouveaux coureurs en France, donc il n’y a pas de doute le phénomène running est en pleine expansion !! On voit arriver en cabinet ce qu’on appelle des blessures d’usure, de la fibrose, de la tendinose… alors qu’avant c’était plutôt des claquages, des déchirures... Ce n’est pas étonnant, il y a une telle banalisation des kilomètres et de l’enchainement des courses que c’est normal de voir apparaître des blessures d’usure. Il faut apprendre à se respecter, à s’écouter, à ne pas se couvrir d’anti inflammatoires lorsqu’on a un début de blessure, et à arrêter les résolutions du genre ‘’le premier janvier j’arrête de fumer et je fais l’UTMB..’’. Il faut garder une notion de progressivité dans l’approche de la discipline. Je ne dis pas qu’il faut faire 30 saisons avant de passer sur ultra. C’est faux, et Kilian a fait l’UTMB à 20 ans, parce qu’il se sentait prêt, qu’il en avait les capacités. Le plus important est d’être aligné sur sa pratique. Il faut faire des choix et s’entrainer en conséquence… Un athlète qui voudra performer sur les Templiers fera jusqu’à 12 séances de 15 kms par semaine … un athlète qui voudra performer sur ultra enchainera 4 séances de 40 kms dans la même semaine. C’est différent, il faut juste être cohérent dans son approche.

- Est-ce que ça te plait cet entrainement ultra ?
Oui l’ultra ça me plait. En 2001 j’ai commencé le trail car j’en avais marre du triathlon. Je voulais faire du sport par défi personnel, le trail me convenait beaucoup mieux. J’ai avancé, j’ai participé aux courses qui m’ont fait rêver, j’ai gagné 4 fois les Templiers, un format qui me réussit bien. Maintenant j’ai d’autres envies, il y a d’autres courses qui me font rêver, l’ultra, la diagonale... Je pense avec du recul avoir perdu un peu de temps, ça fait longtemps que j’aurais dû basculer sur cette distance, mais j’ai un peu trop écouté les bonnes paroles des gens qui à l’époque me suivaient.

- Tu as quitté Asics cet hiver, pourquoi tu n’as pas intégré un autre team ?
J’étais dans le premier team Salomon créé en 2004, et ensuite j’ai signé chez Asics en 2013. C’est important d’être clair, je n’ai pas quitté Asics pour signer dans un autre team. Des teams il y en a 75 en France, tout le monde se croit super important avec de supers objectifs... Mon team à moi c’est ma famille. Je cherche des partenaires, bien sûr, car je ne suis pas rentier et il faut du capital pour voyager sur les courses, mais l’idée de team me dérange. C’est une fausse image, on est tous chacun dans notre coin à s’entrainer seul, à se voir deux fois par an et à faire croire qu’il y a un esprit de team. C’est loin du vélo, ce n’est pas du tout professionnel. Je pense avoir l’expérience et le savoir-faire pour dire que je n’ai pas grand-chose à apprendre à être dans un team. Cela serait même plus une contrainte !!

- Tu faisais partie des athlètes qui ont rédigé la lettre relayée par François D’Haene. Peux-tu nous en dire un peu plus ?
Il faut apporter une réflexion globale sur la discipline. Tout le monde se croit élite, toutes les courses sont mythiques, toutes les courses font rêver. On n’y comprend plus rien dans ce calendrier et cette hiérarchie. Ce championnat du monde où le gagnant sera soit disant le meilleur mondial, ça veut dire quoi ? C’est une course de plus qui dilue les élites… Et que veut dire ce départ donné 1h30 avant la course open ? Ce départ différé casse trop les codes, ça ne va vraiment plus. Notre initiative avec François D’Haene, Sébastien Chaigneau, Julien Chorier, Virginie Govignon, c’était de dénoncer que ça ne va plus, essayer d’être entendu. On a défini une charte du trail pour préserver cette discipline. On ne veut pas qu’il y ait un jour l’ultra trail de Bercy, on ne veut pas qu’un jour les élites courent le samedi et les amateurs le dimanche, on ne veut pas de ravitaillements tous les 5 kms, des annulations de passage de crête car ‘’c’est trop dangereux’’, des parcours en boucles pour une diffusion à la TV, où les coureurs qui se font prendre un tour sont éliminés… On a échangé 15000 mails avec un ensemble d’athlètes pour essayer de préserver notre discipline, c’était ça notre message, préservons la discipline. On veut que le trail en 2020 ressemble au trail qu’on a connu au début des années 2000…